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Vingt ans après l’école, j’ai croisé la première de ma classe, cuvette de cocos sur la tête et bébé au dos

Vingt ans après l’école, j’ai croisé la première de ma classe, cuvette de cocos sur la tête et bébé au dos

Dans les années 2000, élève dans un collège public d’Abidjan, j’ai été profondément marqué par une fille de ma classe à l’intelligence hors norme. Quand les professeurs posaient une question difficile, elle était la seule à lever le doigt et à donner la bonne réponse. Safiatou Koné était vraiment une élève surdouée, et c’est tout naturellement que lors des calculs des moyennes, elle était classée première. Lorsque nous passâmes en classe de 4ème, ce niveau scolaire craint par tous les apprenants, Safiatou la crack fut encore première de la classe au premier trimestre. Je me demandais comment elle faisait pour être si excellente. À force d’y penser, j’avais l’impression d’être tombé amoureux d’elle. Mais vous savez, elle portait toujours un voile noir sur la tête, signe de piété en religion.

En début de deuxième trimestre, toujours en classe de 4ème, Safiatou n’apparut plus à l’école. Son absence inquiétait vraiment. Bizarrement, personne parmi nous ne connaissait le domicile de cette élève solitaire. Puis un matin, monsieur Gninzé, notre éducateur à qui nous avions longtemps demandé les nouvelles de notre camarade disparue, apparut devant notre tableau noir pour nous donner des informations :

-Bonjour les amis. Comme vous l’avez remarqué, ça fait deux mois aujourd’hui que votre amie, Safiatou Koné, ne vient plus à l’école. Je suis navré de vous dire que c’est en apprenant une grossesse qu’elle a décidé volontairement de mettre momentanément fin à ses cours. Il aurait été difficile pour elle de continuer parmi vous avec un ventre devant elle. Cependant, elle promet de revenir quand tout sera au dénouement. En ce moment-là, nous serons là pour l’aider, pour l’accompagner. N’est-ce pas ?

Nous repondîmes  »oui » sans pour autant pouvoir cacher notre stupéfaction. Une clameur s’éleva dans la salle, puis l’éducateur poursuivit en nous donnant des conseils :

-Vous avez vu le cas de Safiatou, très intelligente, mais obligée de marquer un arrêt sur ses études à cause d’une grossesse. Les garçons, prenez vos études au sérieux, y a rien dans le sexe. Quant à vous les filles, le combat de la vie est encore plus difficile pour vous, parce que vous êtes des femmes. Vous vous devez donc d’avoir trois fois plus de responsabilités. Laissez affaire de garçon, y a rien dedans. Quand un homme vous drague, dites-lui que vous êtes élève et qu’il devra vous laisser vous concentrer sur vos études. Vous avez compris ? Y a rien dans garçon dèh ! À bon entendeur ?
-Salut !

Et quand monsieur Gninzé l’éducateur s’en alla, les discussions se poursuivirent parmi nous, chacun allant de son interprétation avec ses voisins de tables-bancs les plus proches, la grossesse de Safiatou au cœur des débats…

L’année se termina, et pour la première fois depuis la classe de sixième, un autre élève occupa le rang de premier. La tête n’étant plus parmi nous, un genou pouvait maintenant porter le chapeau. La rentrée scolaire suivante ce fut la candidature au BEPC, puis la séparation du fait de l’orientation de la majorité d’entre nous vers des lycées différents.

Certains parmi nous abandonnèrent le stylo à une étape des années lycées quand d’autres poursuivirent à l’Université. Quant à moi, je travaillais dans le secteur informel, à Adjamé, au Black-market. Mes parents voulaient que je devienne médecin mais la vie avait fait de moi un  »blackiste », un vendeur de  »lalés ».

Un jour que je longeais la voie principale du Black-market, j’aperçus de dos une vendeuse de noix de cocos, et cela me donna envie d’étancher ma soif avec cette eau sucrée et si savoureuse que vous devez vous aussi, apprécier.

  • Coco ! Coco !

À mon interpellation, la jeune vendeuse se tourna vers moi avec l’enfant qu’elle avait au dos. Et bizarrement, pendant qu’elle m’approchait, je me posais simultanément un tas de questions : le poids de cette cuvette remplie de cocos en plus de celui de l’enfant noué par un pagne, ça devrait être vraiment éprouvant ! S’il fallait faire l’ambulante à longueur de journée dans cette posture, c’est sûr qu’à sa descente du travail cette femme en serait excessivement éreintée. J’étais quand même un peu triste en y pensant tandis qu’elle se présenta à moi :

-Vous voulez coco ?

-Oui madame…

Elle me fit un signe et je compris que je devais l’aider à se décharger. Une fois sa cuvette au sol, au dessus d’une grosse pierre où elle la déposa pour la préserver de la boue, je lui décrivis, comment je la voulais, ma noix de coco :

-Madame, mon coco-là, je veux que la  »chair » soit au milieu hein, entre molle et puis légèrement dure, avec beaucoup d’eau dedans.

Pendant qu’elle tapotait ses cocos avec sa machette pour faire le choix de ce que je lui avais demandé, je lui posai une question qui me taraudait quand même depuis longtemps :

-Madame, je peux savoir comment vous faites pour deviner comment est le contenu d’un coco ? Quand à l’intérieur c’est dur ou moins dur vous le savez, avec la quantité de l’eau. C’est incroyable ça !

La vendeuse me sourit, et fit cette affirmation qui ne répondait pas vraiment à ma question :

  • Chacun a son travail, dans la vie. Elle me tendit mon coco, et se tint debout, me regardant savourer l’eau sucrée. C’était bon. Je buvais en regardant ma vendeuse de coco quand bizarrement nous nous observions avec insistance… Dis donc, ce visage, il me semblait le connaître, mais où… Ma tronche avait également l’air de lui réveiller quelque chose. Nous nous regardions en fronçont les sourcils quand soudain, quelque chose s’alluma dans ma tête comme un interrupteu :

-Koné Safiatou ?

Elle baissa la tête, puis quand elle la releva, ses yeux étaient embués de larmes :

-Bancé Louis-César ! prononça-t-elle mon nom avec sa fine voix.

Je sentais que Safiatou avait honte. J’aurais dû peut-être faire semblant de ne l’avoir pas reconnue ? Je ne sais pas…Tout compte fait, nous bavardions pendant quelques minutes au cours desquelles je lui demandai pourquoi se donner tant de mal en se promenant avec un enfant au dos alors qu’elle aurait pu le laisser à la maison, pour travailler moins chargée.

-Oh Louis, je sais. Mais quand tu vois une femme commerçante qui a une cuvette chargée sur la tête en plus de son enfant au dos, c’est qu’elle n’a pas le choix. Elle n’a vraiment pas le choix…

-Désolé, Safiatou. J’admire vraiment ton courage. Et le père de tes enfants ? Je suppose qu’il y a un autre qui doit être grand maintenant puisqu’à l’époque du collège quand nous avions appris ta grossesse…

-Mon cher, sais-tu qu’au collège c’est monsieur Gninzé, notre éducateur qui m’a enceintée ?

-Quoi ? Monsieur Gninzé qui nous donnait tout le temps des conseils là ? Il est même venu en classe pour nous demander de nous abstenir des grossesses en milieu scolaire… Tu es sûre que c’est lui ?

-Puisque je te le dis. Au début il était là pour s’occuper de moi mais après, plus rien, il a disparu, pour s’intéresser à d’autres jupons. Je suis restée seule à me battre pour mon garçon, mais ce n’était pas facile. À âge de 20 ans aujourd’hui, il est apprenti-gbaka et tu ne peux pas savoir combien j’ai mal.

-Oh Safiatou, désolé. Et qui est le père de l’enfant que tu as au dos ?

-C’est un gérant de cabine de mon quartier, mais actuellement nous ne sommes plus ensemble. Le gosse que tu vois, il est jumeau hein, l’autre est avec son papa à la cabine.

-Comment ça, vous n’êtes plus ensemble ?

-Mon cher, c’est mon ex maintenant. Trop de choses. Les garçons sont trop façon. Mais toi, tu étais fan de moi au collège non ?

Je fis de gros yeux, surpris de la révélation de ma camarade :

-Comment tu as su ça, Safiatou, puisque je ne te l’ai jamais dit.

-Nous les femmes, savons si un homme nous apprécie, rien qu’à partir de sa manière de nous regarder ou de s’adresser à nous…

-Wahooo.

-Tu es marié ?

-Non…

-Je suis un cœur à prendre, mais si tu veux de moi tu me prends avec mon cœur et tous mes gosses ! Safiatou se mit à rire.

-Orrh, je blague, Louis. En tout cas, contente de te revoir, même si je dois avouer que j’ai un peu honte.

-Ne dis pas cela, tu es une femme courageuse, et j’apprécie beaucoup. Ça va aller.

  • – Merci beaucoup.

J’achetai la noix de coco de ma promotionnaire à 5.000 francs, pour l’encourager, sans cesser de penser à monsieur Gninzé dont je me surprenais de découvrir la véritable personnalité deux décennies après l’école. Quelle mesquinerie d’un loup dans une bergerie !

Au moment de nous séparer Safiatou et moi, je lui demandai son numéro de téléphone :

-Je n’ai pas de portable, je ne suis pas connectée malheureusement, répondit-elle un peu gênée.

-Fhum Safiatou ! En 2020 là comment toi tu peux t’arranger pour ne pas avoir de téléphone ? fis-je en ricanant. Donne-moi une minute, je te prends un portable rapide avec mes amis vendeurs et je te reviens.

Je courus vers les box de téléphones, en achetai un d’une valeur de 10.000 francs, et de retour à l’endroit où j’avais laissé Safiatou, elle n’était plus là. Je la cherchai dans les environs, en vain… Ma promotionnaire avait disparu. Quelques minutes plus tard je la retrouvai non loin de l’endroit de notre rencontre, servant du coco à un client :

-Mais Safiatou, j’ai eu peur de t’avoir perdue ! Pourquoi tu t’es déplacée ?

-C’était à cause de certains clients, dit-elle en me souriant en même temps que son garçon qui lui tapotait le dos.

Je lui remis son téléphone, avec mon numéro inscrit dans le répertoire. Je bus encore un deuxième coco tout en faisant le vœu que l’avenir soit meilleur et radieux pour Safiatou, Safiatou l’excellente, Safiatou la crack, Safiatou la première.

Louis-César BANCÉ

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