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UN BAIN DE TROP

UN BAIN DE TROP

Il traitait ses domestiques avec mépris. Pour lui, tous ceux qui lui étaient subordonnés n’étaient que des moins que rien. Avec son compte en banque abondamment garni qui lui donnait l’impression d’être un démiurge, il trouvait son plaisir à humilier tous les parias qui gravitaient autour de sa vie de bourgeois. Awassa était l’homme le plus puissant de la ville d’Abidjan, et dans la petite cité d’Abobodoumé où il vivait, les pauvres rampaient à ses pieds pour espérer bénéficier de sa pitié. Quelques rares fois seulement il daignait donner quelques billets de banque à des inconnus indigents, non sans leur cracher ceci au visage :

-Contentez-vous de ce petit geste. Je ne peux pas faire plus. Parce que si je vous en donne suffisamment et que vous le faites fructifier, quels misérables y aura-t-il pour contraster d’avec le tout-puissant que je suis ?

Revenu de l’occident un jour de Mai 2022, Awassa, après quelques jours dans sa résidence d’Abobodoumé, remarqua que l’un de ses paquets de cigarettes ramené de voyage, avait disparu. Il était pourtant persuadé qu’il y en avait, au nombre de cinquante, dans l’étagère du salon. La cigarette de marque LCB n’était vendu qu’en Europe, très chèrement. Quel valet avait-il osé lui dérober son trésor de tiges de tabac ? Le milliardaire réunit tous ses sujets et les gronda :

-Boukari, mon homme de ménage, est-ce toi qui as volé mon paquet de cigarettes ? Dis-moi la vérité !

-Walaye patron Demi-dieu, ce n’est pas moi. Il faut demander à Zoundi.

-Patron Demi-dieu, répliqua Zoundi le jardinier, ce n’est pas moi qui ai volé. Patron, moi-même je ne fume pas, je n’ai jamais touché de cigarette de ma vie, comment ça peut être moi ? Je jure sur ma vie que je suis innocent. Il faut demander à Compaoré.

-Patron Dumi-dieu, se défendit Compaoré le gardien, ce n’est pas moi. Walaye, je na chui pas un wôrleur ! Y é n’a qu’à devenir zomekome, si c’est mouha qui a wôlé !

-Dans ce cas, c’est qui ? s’irrita Awassa en ordonnant aux trois gaillards pères de familles de se mettre à genoux les mains sur les oreilles. Je ne peux pas laisser ce vol impuni, aussi vais-je sévir très sévèrement. Boukari, étant donné que c’est toi l’homme de ménage et que c’est à toi que revient la responsabilité de l’intérieur de la maison, c’est toi qui vas payer pour ce délit ! Je te licencie en même temps que je ferai en sorte que tu iras en prison !

Awassa fit emmener Boukari par des policiers. Transféré manu militari à la prison civile, le valet se présenta quelques jours après devant le juge en niant être l’auteur du vol de paquet de cigarettes dont on l’accusait. On le condamna à 37 jours de prison dont 1 mois avec sursis. À sa sortie de cachot, grouillant pour trouver du boulot, il réussit à se faire enrôler comme fossoyeur au cimetière d’Abobodoumé par le truchement d’une de ses camarades qui entretenait une relation amoureuse avec le directeur de ce boulevard des allongés. Ironie du sort, il y trouva son ex-co-valet, Zoundi le jardinier. Zoundi le jardinier, renvoyé lui aussi, pour avoir oublié d’arroser les fleurs un matin, faisait son petit djôssi au cimetière… Les deux ex-collègues redevenaient collègues au sein de cet univers mortuaire où le plus ancien donna les nouvelles au nouveau-venu sous une pluie battante :

-Encore bonne arrivée parmi les hommes libres, mon cher Boukari. Si je te dis quelque chose, tu risques de ne pas croire.

-Dis-moi, de quoi s’agit-il.

-Awassa Demi-dieu est mort !

-Quoi ? Ce n’est mas vrai ?

-Oui, mort, enterré-même dans ce cimetière où nous travaillons toi et moi. J’ai cru que c’était la cigarette qui avait fini par le tuer, mais ce n’était pas un problème de santé. Plutôt un accident de circulation. Un camion a broyé sa voiture sur l’autoroute du nord, et il a trépassé sur-le-champ ! Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai dû me rendre à son domicile pour en avoir la certification. L’homme n’est rien, dèh !

Boukari fixa à l’horizon le ciel obscur déchaîné à vomir ses torrents d’océan. À l’entrée d’un caveau où il était abrité ainsi que son ex-co-valet, il réfléchissait à l’information qui venait de lui être donnée. Awassa, le demi-Dieu plus dieu que les juges-dieux-de-la-terre, mort-enterré ? Awassa, réduit à du sable, à de la boue comme le deviendrait tout être humain ? Le nouveau fossoyeur resta longtemps à méditer, silencieux, comme un yoguiste en pleine prière… La folle pluie s’arrêta d’un trait, causant des ruissellements à la surface de la terre riche d’ossements.

-Awassa, le demi-dieu, mort ? s’étonnait Boukari pris soudain d’une envie pressante. Où est sa…

L’ancien pensionnaire de la prison civile ne termina pas sa phrase, se dirigeant tout droit vers les sépultures inondées, les pieds dans l’eau stagnante dans laquelle se trouvait celle provenant des canaux d’excréments. S’arrêtant au pied d’une tombe, il fit sortir sa tige de son pantalon et se mit à se soulager, offrant à un cadavre, UN BAIN DE TROP. Son ami, qui l’avait suivi, se tenait juste derrière lui, frottant une bûchette sur une boite d’allumettes.

-Zoundi, tu dis que Awassa Demi-dieu a été enterré dans ce cimetière ? interrogea l’ancien prisonnier. J’ai du mal à le croire. Sa tombe se trouve où ?

-Où ça se trouve ? Ouvre les yeux et lis l’inscription sur la stèle en face de toi, répondit l’ancien jardinier en fumant une cigarette de marque LCB. C’est justement au pied de sa tombe que tu es en train de pisser !🤧

Louis-César BANCÉ

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